Le processus interne d’évaluation de l’adéquation du capital (ICAAP) s’est imposé comme un pilier fondamental de la gestion des risques et de la pérennité des établissements de crédit. Cet article vous propose un décryptage des principes essentiels et des implications pratiques de ce processus.
1- L’ICAAP : bien plus qu’une exigence réglementaire
L’article 73 de la directive CRD IV exige des établissements qu’ils disposent de « stratégies et processus sains, efficaces et exhaustifs pour évaluer et conserver en permanence le montant, le type et la répartition du capital interne qu’ils jugent appropriés pour couvrir la nature et le niveau des risques auxquels ils sont ou pourraient être exposés ».
Loin d’être un simple exercice de conformité, l’ICAAP constitue un outil de gestion stratégique essentiel contribuant à la continuité des activités de l’établissement. La crise financière de 2008 a démontré que des fonds propres inadéquats accentuent l’ampleur et la gravité des chocs financiers. De nombreux établissements ont dû reconstituer leurs fonds propres au moment le moins propice, révélant des faiblesses importantes dans le recensement et l’évaluation des risques.
2- Une architecture reposant sur deux piliers complémentaires
Un ICAAP sain repose sur deux approches distinctes mais complémentaires : l’approche normative et l’approche économique. Ces deux perspectives doivent s’éclairer mutuellement pour offrir une vision complète de l’adéquation des fonds propres.
2-1- L’approche normative : gérer les contraintes réglementaires
L’approche normative consiste en une évaluation pluriannuelle (minimum trois ans) de la capacité de l’établissement à satisfaire en permanence l’ensemble des exigences réglementaires et prudentielles quantitatives en matière de fonds propres. Cette approche ne se limite pas aux risques du pilier 1 : elle doit prendre en compte tous les risques significatifs susceptibles d’impacter les ratios réglementaires.
Dans le cadre de cette approche, l’établissement doit maintenir une stratégie de fonds propres robuste couvrant à la fois un scénario de référence crédible et des scénarios adverses adéquats. En situation normale, l’établissement doit respecter l’exigence totale de capital SREP (TSCR), l’exigence globale de coussin de capital (CBR) et les recommandations au titre du pilier 2 (P2G). Même dans des scénarios adverses suffisamment sévères, le respect du TSCR demeure impératif.
Au-delà des minima réglementaires, les établissements doivent définir des coussins de gestion reflétant les fonds propres nécessaires pour poursuivre durablement leur modèle d’activité. Ces coussins tiennent compte des anticipations des marchés, des contraintes liées au montant maximal distribuable (MMD), et de la dépendance du modèle d’activité au versement de dividendes et de bonus.
2-2- L’approche économique : au-delà du réglementaire
L’approche économique vise à s’assurer que les risques économiques de l’établissement soient adéquatement couverts par du capital interne. Contrairement à l’approche normative, elle ne repose sur aucune disposition comptable ou réglementaire mais tient compte de considérations relatives à la valeur économique pour tous les aspects importants.
Cette approche exige une quantification ponctuelle des risques à la date de référence, complétée par une évaluation à moyen terme des évolutions significatives futures. L’établissement doit utiliser ses propres méthodologies pour recenser, quantifier et couvrir par du capital interne les pertes attendues et inattendues.
L’adéquation du capital économique nécessite une gestion et une surveillance actives. Les établissements doivent se doter de procédures permettant d’identifier rapidement toute insuffisance de capital interne et de prendre des mesures efficaces (augmentation de capital ou réduction des risques).
3- Sept principes pour un ICAAP robuste
La construction de l’ICAAP soit s’articuler autour de sept principes structurants que tout établissement doit maîtriser.
Principe 1 : Une gouvernance forte portée par l’organe de direction
L’organe de direction assume la responsabilité globale de l’ICAAP et doit approuver tous ses éléments clés : cadre de gouvernance, périmètre des entités, processus de recensement des risques, méthodologies de quantification et approche d’évaluation de l’adéquation des fonds propres.
Un élément central de cette gouvernance est la déclaration sur l’adéquation des fonds propres, document annuel dans lequel l’organe de direction communique son évaluation de l’adéquation des fonds propres et détaille ses principaux arguments. Cette déclaration démontre la compréhension par l’organe de direction des facteurs clés de l’adéquation du capital, des vulnérabilités principales et de la cohérence de l’ICAAP avec les plans stratégiques.
Principe 2 : Une intégration complète au cadre de gestion global
L’ICAAP ne doit pas constituer un exercice isolé mais doit s’intégrer pleinement aux activités, à la prise de décisions et aux processus de gestion des risques. Les résultats de l’ICAAP doivent alimenter le cadre d’appétence aux risques (RAF) et éclairer la planification stratégique.
Cette intégration se manifeste notamment dans les rapports à destination de la direction, qui doivent intégrer les résultats de l’ICAAP au moins trimestriellement. Les indicateurs de performance ajustés en fonction des risques, basés sur l’ICAAP, doivent être utilisés dans le processus décisionnel, y compris pour déterminer la rémunération variable.
La cohérence avec le plan préventif de rétablissement est également essentielle. Les mesures de gestion envisagées dans l’ICAAP qui ont une incidence significative doivent être consignées sans délai dans le plan préventif et vice versa, pour éviter tout double comptage des options de redressement.
Principe 3 : Garantir la continuité des activités
L’objectif fondamental de l’ICAAP est de contribuer à la continuité des activités en garantissant un niveau de capitalisation adéquat. Les deux approches doivent permettre à l’établissement de disposer d’un volume suffisant de fonds propres pour absorber les pertes et suivre une stratégie durable, même lors d’une longue période d’évolutions défavorables.
Un aspect crucial est l’interaction entre les deux approches. Les risques recensés et quantifiés dans l’approche économique doivent éclairer les projections de l’approche normative. Par exemple, une baisse de valeur économique détectée au titre du risque de taux d’intérêt dans le portefeuille bancaire (IRRBB) doit se traduire par une évaluation de son impact futur sur le compte de résultat et les ratios de fonds propres réglementaires.
Inversement, les évaluations à moyen terme de l’approche normative et leurs scénarios sous-jacents doivent éclairer la vision prospective de l’approche économique, notamment en ce qui concerne les mesures de gestion envisagées.
Principe 4 : Un recensement exhaustif des risques
L’établissement doit mettre en œuvre un processus périodique (au moins annuel) de détection de l’ensemble des risques significatifs, selon sa propre définition du caractère significatif. Ce processus doit aboutir à un inventaire interne complet des risques, établi selon une taxonomie propre à l’établissement.
Le recensement doit suivre une approche brute, c’est-à-dire sans tenir compte des mesures d’atténuation dans un premier temps. L’efficacité de ces mesures est évaluée dans un second temps. Cette approche garantit qu’aucun risque n’est négligé du fait de l’existence de techniques d’atténuation dont l’efficacité pourrait être remise en cause en période de tensions.
S’agissant des participations et filiales, l’établissement doit regarder au-delà des valeurs comptables pour recenser les risques sous-jacents significatifs : risque de soutien non contractuel (step-in risk), risque de réputation, risque opérationnel, etc.
Principe 5 : Un capital interne de haute qualité
Le capital interne, qui a pour fonction de couvrir les risques dans l’approche économique, doit être clairement défini et cohérent avec la notion d’adéquation du capital économique. Sa détermination doit suivre une démarche prudente et tenir compte des considérations sur la valeur économique.
Si l’établissement s’appuie sur les fonds propres réglementaires comme point de départ, des ajustements sont nécessaires pour arriver à un niveau de fonds propres compatible avec la notion de valeur économique : déduction des pertes cachées, exclusion des postes de capital n’ayant une capacité d’absorption des pertes qu’en cas de non-continuité des activités, etc.
Principe 6 : Des méthodologies robustes et validées
Les méthodologies de quantification des risques doivent être adaptées à la situation particulière de l’établissement (appétence aux risques, modèle d’activité, profil de risque, taille et complexité). Le degré général de prudence appliqué dans l’approche économique doit être au moins égal à celui des modèles internes au titre du pilier 1.
Toutes les méthodologies doivent faire l’objet d’une validation interne indépendante et régulière, respectant de manière proportionnée les principes des normes établies pour les modèles internes du pilier 1. Un cadre efficace de contrôle de la qualité des données doit être établi, garantissant l’exhaustivité, la précision, la cohérence et la traçabilité des données.
Principe 7 : Des tests de résistance approfondis
L’établissement doit mener au moins annuellement un examen approfondi de ses vulnérabilités, tenant compte de l’ensemble des risques significatifs dans un contexte de conditions macroéconomiques et financières tendues.
Les scénarii adverses doivent correspondre à des évolutions plausibles mais aussi graves que celles observées en cas de crise touchant les marchés. Ils doivent couvrir les fortes récessions économiques, les chocs financiers de grande ampleur et les vulnérabilités propres à l’établissement.
L’établissement doit également réaliser des tests de résistance inversés, partant d’un résultat prédéfini (par exemple, le non-respect du TSCR) pour identifier les scénarios susceptibles de provoquer ce résultat. Ces tests permettent de vérifier le degré de prudence et d’exhaustivité du cadre de l’ICAAP.